L’information sur le Web a-t-elle un prix ?

Dans un secteur très fortement impacté par la révolution numérique, l’artisan Daniel Schneidermann, créateur du site Arrêt sur images.net, et l’industriel Le Figaro, défendent deux conceptions radicalement opposées pour exister sur Internet.

Les profonds bouleversements auxquels la presse écrite est confrontée, sous l’effet de la révolution numérique et des nouveaux usages que celle-ci induit, n’intéressent pas seulement les professionnels du secteur. L’école de commerce Neoma vient de lancer un cycle de conférences consacré à l’innovation, dont le premier volet portait sur la mutation, la révolution et la transformation d’un secteur très fortement impacté par le digital puisque, rien qu’aux États-Unis, les recettes publicitaires de la presse papier sont passés de 45 milliards de dollars à 19 milliards de dollars en 10 ans !

Mais Pierre-Jean Benghozi, coauteur d’une étude sur les modèles économiques dans la presse en ligne(1), a mentionné que les transferts d’investissements du print vers le digital ne permettaient pas, pour l’instant, d’enrayer l’érosion du chiffre d’affaires de la presse, qui « reste confrontée à un problème de destruction de valeur » et à « de nouveaux usages en matière de consommation de l’information par les lecteurs ».

Quelles stratégies digitales ?

La confrontation de deux modèles, celui du quotidien Le Figaro, qui fut l’un des premiers à se déployer sur Internet avec une vraie stratégie, et du pure player Arrêt sur images, qui est né sur les cendres de l’émission éponyme diffusée jusqu’en 2007 sur France 5, a mis en lumière deux approches, économiques et journalistiques, radicalement différentes. D’un côté, un journal qui, en 149 ans d’existence, a très peu évolué, et qui s’est trouvé dans l’obligation d’engager une profonde révolution numérique, à coup d’investissements massifs ; et de l’autre un « artisan », tel que Daniel Schneidermann se définit lui-même, qui s’est positionné sur le créneau de l’information payante, sur un marché de niche.

Des investissements pharaoniques

D’un côté, une armée de 200 journalistes mobilisés pour produire de l’information en continu, avec trois équipes qui se relayent par tranche-horaire de huit heures, la création de nouveaux formats d’information adaptés au Web, le développement de services avec l’acquisition de La Chaîne Météo, le redéploiement digital sur les petites annonces avec le rachat de Cadremploi, la mise en place de plateformes de e-commerce (vente de vêtements haut de gamme ou de billets de théâtre), la création d’une offre en mandarin, la nécessité de repenser le rôle du quotidien dans un environnement digital first, l’obligation de stopper l’érosion de la vente au numéro en développant l’abonnement et le portage, et d’enrayer celle des recettes publicitaires, dont Bertrand Gié, le directeur des nouveaux médias du Figaro, dit qu’elles seront plus importantes sur le Web que sur le papier en 2016.

Exigence de qualité dans la production des contenus

De l’autre, 10 journalistes, une approche low-cost, sauf « au niveau de la qualité de nos contenus », a précisé Daniel Schneidermann, et un site qui a trouvé ses premiers abonnés dans le vivier des 200 000 signataires de la pétition lancée par un téléspectateur lorsque l’émission dominicale “Arrêt sur images” a été brutalement déprogrammée. « En sept ans, tous nos exercices ont été bénéficiaires et nous distribuons de l’intéressement à nos salariés, a témoigné le journaliste devenu patron. C’est la preuve que notre approche, aux antipodes de celle du Figaro, fonctionne et que le vrai modèle économique de l’information sur le Web, c’est le payant ».

« Pour nous, il est difficile de faire payer une information factuelle, a rétorqué pour sa part Bertrand Gié, en défendant le modèle du Figaro qui repose essentiellement sur la publicité. Entre notre contenu gratuit et le quotidien payant, nous avons également créé une offre premium qui donne accès à des contenus et des services additionnels, comme la possibilité de recevoir, dès 22 heures, le journal du lendemain sur sa tablette ou son smartphone. Cette offre, qui se situe autour de 15 euros par mois, rassemble 20 000 abonnés ». Un intervenant relèvera que c’est quasiment autant qu’Arrêt sur images.net, dont l’abonnement est à 4 € par mois !

La course effrénée à l’audience

Mais il est surtout étonnant d’apprendre que les très lourds investissements engagés sur le Web par Le Figaro ne génèrent que 25 % du chiffre d’affaires consolidé qui s’élève à 500 millions d’euros. « Sur le Web, il faut être présent là où il y a de l’audience, et notamment sur le mobile, mais ce média reste encore difficile à monétiser ». La quatrième vague de l’étude One Global, publiée par Audipresse, le 20 janvier, et qui compile l’audience papier sur la période juillet 2013-juin 2014 (étude One) avec les résultats de l’Internet fixe et mobile d’octobre 2014 (MNR-PIM), apporte d’ailleurs de l’eau au moulin de Bertrand Gié. En hausse de 1,9 %, cette audience des marques de presse, mesurés dans One Global [66 marques et couplages], « est essentiellement liée à la croissance du mobile », selon Nicolas Cour, le directeur général d’Audipresse.

« La marque reste portée par le quotidien papier »

Si l’audience du Figaro a été quadruplée pour atteindre 10 millions de visiteurs uniques (revendiqués par le groupe de presse) ; quatre millions pour le mobile et trois pour les tablettes, Bertrand Gié n’oublie pas de préciser que « la marque Le Figaro reste portée par le quotidien », comme c’est le cas pour toutes les marques médias fortes. « Cette audience, ajoute-t-il, il faut être capable de la travailler et cela implique de fortes mutations au niveau de l’exercice de nos métiers. Car le digital a remis en question les cadences de fabrication, autrement rythmées par le bouclage, tandis que les journalistes ont vu leur pratique évoluer, avec l’émergence d’un sphère sociale symbolisée par les forums, les commentaires d’articles sur nos sites, et des réseaux sociaux qui fait du lecteur un acteur et non plus un simple observateur ».

Petites annonces et gros dégâts

Pour prendre la mesure de l’impact du digital dans la déconstruction des modèles économiques de la presse écrite, Bertrand Gié a évoqué l’exemple significatif des petites annonces. Ainsi, en 1998 au Figaro, celles-ci généraient 150 millions d’euros avec 20 personnes. Près de vingt ans plus tard, après le rachat de sites spécialisés tel que Cadremploi, elles ne dégagent plus que 70 millions d’euros, avec un effectif pléthorique de 400 personnes, dont 12 millions d’euros seulement pour le papier !

Faut-il rappeler que d’autres acteurs historiques, tels que la Comareg, ont été balayés pour avoir raté ce virage du numérique avec, à la clé, le licenciement de 1 650 personnes et le plus important plan social de l’année 2011 ? Quant au site Arrêt sur images.net, qui revendique son indépendance éditoriale et qui n’a bénéficié d’aucune subvention ni d’aides à la presse, il reste confronté à la difficulté de renouveler son volant d’abonnés et à celle de générer des revenus additionnels. C’est pourquoi un département d’édition de livres a récemment été créé.

(1) La presse française en ligne en 2012 : modèles d’affaires et pratiques de financement.